198 joursde galère
Fragments du visible - Comité de soutien Île-de-France des 9 inculpés du 11 Novembre

Sept mois de traque d’une cellule invisible

Le coup de filet contre le groupe de Tarnac était plus qu’annoncé. Six mois avant, le 11 avril...

Publié le 16 avril 2009 par Karl Laske - Libération

LA NUIT DU SABOTAGE

Lorsqu’ils sont arrêtés, en novembre 2008, Julien Coupat et ses amis du «groupe de Tarnac» sont déjà étroitement surveillés pour des faits de «terrorisme» présumé depuis le mois d’avril précédent. La sous-direction antiterroriste (Sdat) de la police judiciaire n’a rien révélé de probant. Mais au terme de cette traque de sept mois, la Sdat retrouve Julien Coupat passant trop près d’une ligne de TGV, visée par un sabotage. Le groupe est aussitôt arrêté. C’est pendant les gardes à vue que les policiers entendent un témoin sous "x" qui accuse Julien Coupat de vouloir «renverser l’Etat». Le Comité invisible, auteur de L’insurrection qui vient, est transformé en "organisation terroriste". Libération dévoile les pièces de l’accusation.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, Coupat conduit les policiers, qui le filaient en Seine-et-Marne, à proximité de la ligne du TGV Est, où a lieu l’un des quatre sabotages de la nuit. Il est en compagnie d’Yildune Lévy et il cherche à déjouer la surveillance policière. La filature commence à 18 h 25 au niveau de l’autoroute A4. Le couple emprunte les départementales D81 et D845, autour de Dhuisy. Leur Mercedes est vue, tous feux éteints sur un chemin, non loin de la D845. Une demi-heure plus tard, la voilà qui repart vers Dhuisy. Elle s’arrête près d’un pont de chemin de fer, emprunte une voie de service, puis repart. A 20 h 45, elle stationne vers Dhuisy et repart encore en direction du chemin de fer. Finalement, Julien Coupat et Yildune Lévy choisissent de se restaurer à la Bella Vita, une pizzeria de Trilport. Ils en sortent à 22 h 35, remontent dans leur voiture, qui reste stationnée là jusqu’à 3 h 50 du matin. Laps de temps pendant lequel ils dorment. C’est alors qu’ils repartent dans la campagne et se garent une nouvelle fois, toujours surveillés. Ils racontent tous deux avoir fait l’amour (lire page suivante), avant de repartir vers Paris, à 4 h 20. «La plupart des gens ignorent ma proximité avec Yildune, ce qui ne fait pas de Tarnac le lieu idéal pour un week-end en amoureux», confie Coupat au juge. «En raison de mes relations amoureuses avec Julien, je ne m’exprimerai que lorsque j’aurai pris connaissance de ses propres déclarations sur le sujet», déclare Yildune Lévy en première comparution.

«Cet arrêt à proximité d’une voie ferrée, cible potentielle de la mouvance anarcho-autonome, nous conduisait à procéder à des recherches sur cette voie, rapporte un rapport de la Sdat. Ces recherches n’amenaient la découverte d’aucun engin explosif.» Rien. Le couple ne laisse aucun élément matériel derrière lui, hormis des horaires SNCF et un emballage de lampe frontale laissés dans une poubelle publique à Trilport. Coupat dira avoir fait le ménage dans la voiture avant d’y dormir, et avoir jeté des horaires, pris le matin avec son père dans une agence SNCF. Au juge, sceptique sur le «hasard» de sa présence sur les lieux, Coupat répond, le 11 février : «J’avais une prescience ? Je n’en sais pas plus qu’un autre.»

Le train castor

L’accusation prend forme, le 8 novembre, au matin des sabotages des lignes TGV. La PJ s’aperçoit qu’outre Coupat et Lévy, trois amis de Tarnac ont aussi dormi dans une voiture, mais très loin de là. Manon Glibert, Benjamin Rosoux et Gabrielle Hallez, l’ex-compagne de Coupat, ont été contrôlés par les gendarmes en lisière de bois au lieu-dit Saint-Ulrich (Haut-Rhin). «Notons que le véhicule se situe à moins de quatre kilomètres de la ligne ferroviaire sur laquelle devait passer le train de matières radioactives, dit train Castor, et à moins de dix kilomètres de la ligne de passage du TGV Est», note la PJ. C’est l’autre découverte de la police, au matin. La nuit du 7 novembre correspond au transport de déchets radioactifs entre La Hague et Gorbelen, en Allemagne. «Le passage du train était sujet à des actions de toute nature de la part des militants antinucléaires.» Hallez dit qu’elle ignorait tout «des actions Castor». Elle avait entraîné ses amis dans un week-end à Strasbourg, ils s’étaient garés à Saint-Ulrich pour dormir.

Les policiers joignent à la procédure la liste d’actions prévues sur le passage du train Castor établie par le réseau Sortir du nucléaire. «La date du départ est plus que symbolique, signalait le réseau. Voici quatre ans, Sébastien Briat décédait lors d’une tentative de blocage d’un de ces transports. En Allemagne, Sébastien n’est pas oublié non plus.» Le 7 novembre 2004, ce jeune militant était mort percuté par un train Castor. Les dégradations qui ont visé les lignes TGV dans la nuit du 7 au 8 novembre se sont justement réparties sur un axe Nord-Est, celui du trajet du train Castor de La Hague vers l’Allemagne. En consignant les quatre dégradations de la nuit, les policiers sont avisés par la SNCF d’une cinquième action survenue quinze jours auparavant. «Dans la nuit du 25 au 26 octobre, un crochet métallique en tous points similaire avait été utilisé sur la ligne TGV Est dans le sens Paris-Strasbourg à hauteur de Vigny [Moselle, ndlr]. Constatons que le lieu de commission de cette dégradation est situé à 70 km du lieu de résidence des parents de Gabrielle Hallez.» Coupat avait justement passé ce week-end-là avec elle, et avec leur fille de 3 ans.

EPIÉS PARTOUT

Le coup de filet contre le groupe de Tarnac était plus qu’annoncé. Six mois avant, le 11 avril, la Sdat avait révélé au parquet l’existence sur le territoire national d’une «structure clandestine anarcho-autonome», «entretenant des relations conspiratives avec des militants de la même idéologie implantés à l’étranger et projetant de commettre des actions violentes». La sous-direction de la PJ parle alors d’une «vingtaine d’activistes», de «bases logistiques en région parisienne et en province», de «liens opérationnels» à l’étranger. Julien Coupat est déjà présenté comme le «leader» de ce réseau et Yildune Lévy «une militante autonome parisienne».

Le soupçon américain

La Sdat dénonce leur entrée clandestine aux Etats-Unis en janvier 2008. Un sac abandonné par Coupat dans une voiture a été retrouvé par les Canadiens.Et dans le sac, une copie du permis de conduire de Coupat, des textes «subversifs» en langue anglaise, et des photos de Times Square à New York. Alors que Coupat et Lévy expliqueront être simplement partis en vacance, la Sdat a un autre scénario :«Le 6 mars 2008, le centre de recrutement de l’armée situé à Times Square a fait l’objet d’un attentat par jet de grenade ayant causé des dégâts matériels. A ce jour, les services américains n’ont toujours pas identifié les auteurs de ces faits.» Mais en France, la construction des suspects de Tarnac a commencé. «Si les autorités américaines ont quelque chose à me reprocher, elles n’ont qu’à le faire», a répondu Julien Coupat au juge, début février. «Pour aller aux Etats-Unis, il fallait un passeport à visa biométrique, et comme je refuse ce type de contrôle, j’ai décidé de passer clandestinement aux Etats-Unis. La frontière avec le Canada fait plusieurs milliers de kilomètres. N’importe qui peut la traverser à pied.» La note du 11 avril 2008 provoque néanmoins l’ouverture d’une enquête préliminaire.

Tous filmés

Les policiers antiterroristes mettent les moyens. Le 22 juillet, ils prennent position autour de la ferme du Goutailloux, en Corrèze, achetée par Coupat et ses amis. Comme du temps d’Action directe, cette surveillance donne lieu à un album photos, où l’on voit les bois, la ferme, des voitures. Et des silhouettes photographiées, floues. Coupat est parfois suivi. Fin août, un service technique installe des caméras de surveillance sur les deux chemins d’accès à la ferme. Durant un mois, les visages de tous les visiteurs sont numérotés et répertoriés. Une fois identifié, chacun est placé sous écoute. Le 5 septembre à 13 h 13, la conversation n°255 enregistrée signale que Coupat va expédier à sa famille par la poste des clefs de voiture. Les policiers foncent au centre de tri de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) et trouvent «une enveloppe bulle laissant apparaître une excroissance». C’est une clé. Au verso, on peut lire : «EXP : T. de Linotte. 15 bd de l’oubli. Paris.» Mais ce courrier vient de Thessalonique, en Grèce, où se tient la 73e foire internationale de la ville. Des «groupuscules anarchistes» ont manifesté. Un cocktail Molotov aurait été lancé sur un distributeur de billets. «Un jet de pierre aurait visé le hall d’entrée du consulat de France», relèvent les policiers, qui brûlent d’écrire que Coupat pourrait être entré en action. Coupat dira avoir simplement participé à un forum social.

Des caméras de vidéosurveillance sont aussi placées dans la cour de son immeuble à Paris. Nouvel album. Le 16 octobre, Coupat rejoint un rassemblement contre le fichier Edvige à Paris. On le voit distribuer des tracts. Tous ceux qu’il approche sont photographiés. Les écoutes continuent. Le 31 octobre, une militante parle «d’un départ collectif en véhicule». Aussitôt, les policiers se mettent en chasse. Il s’agit de la préparation de la manif du 3 novembre à Vichy contre la tenue du sommet des ministres de l’UE. Là encore, les policiers récupèrent des images de vidéosurveillance. Coupat est particulièrement observé au milieu des incidents qui opposent un groupe de manifestants aux policiers. Il aurait «donné des instructions» à certains au moment où des manifestants accrochent une corde à la grille d’un véhicule de police pour le tirer. Coupat se défend de toute violence. «D’ailleurs tirer les cordes est un vieux jeu médiéval», dit-il au juge.

L'ENQUÊTE À CHARGE

Le 11 novembre, l’opération policière sur Tarnac est massive : 150 policiers interviennent - 60 de la Sdat, 50 de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) et 40 policiers locaux. Mais les perquisitions ne permettent la découverte d’aucun élément matériel. Les prétendues «bases logistiques en région parisienne et en province» dénoncées par la Sdat, en avril 2008, ne contiennent rien. Pas d’armes, pas d’explosifs, pas d’engin incendiaire, pas même de fers à béton. Dans une cheminée, deux gilets pare-balles dans un sac-poubelle sont découverts, provoquant le scepticisme des occupants. «Je n’ai jamais vu ce sac auparavant», assure Benjamin Rosoux, qui s’occupait de l’épicerie.

«En souvenir de Sébastien»

Yildune Lévy, étudiante chercheuse en archéologie, a téléchargé en février 2007 sur Internet un document qui explique la fabrication d’un engin incendiaire. Intéressant pour cerner sa personnalité, mais insuffisant pour constituer une charge. A Tarnac, un livre en allemand est aussi saisi : Autonome in Bewegung (Autonomes en mouvement). Page 336, les policiers découvrent «une photo d’une coupure de presse contenant elle-même une petite photo sur laquelle on distingue un crochet métallique». Le livre évoque les actions du printemps 1995 à novembre 2002 pour «perturber la progression ferroviaire de cinq transports Castor ayant rejoint le site de Gorbelen» et il parle aussi des crochets métalliques posés sur les caténaires. «Ce mode opératoire est évoqué pour les transports Castor de 1995 (une centaine de crochets auraient été posés) et de 1996. La légende de la photo signale : "Ce crochet a paralysé Berlin, en mai 1996"», écrivent les policiers.

Le 10 novembre, veille de l’opération policière, un groupe antinucléaire allemand a justement revendiqué l’action sur le réseau TGV, dans un courrier dactylographié adressé au Berliner Zeitung. Il évoque l’utilisation de crochets, dans l’objectif de perturber le trafic ferroviaire sur le parcours emprunté par le train Castor d’acheminement des déchets. Le texte de revendication fait allusion au «souvenir de Sébastien», le jeune militant mort en 2004. Cette lettre en version originale allemande et traduite en français est versée au dossier. Mais la piste allemande est délibérément mise au rencart, puisqu’elle contredit la thèse de la «structure clandestine anarcho-autonome» démantelée sur le territoire. Les interpellations ont été annoncées, le matin même, lors d’une conférence de presse de la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie.

Le témoin 42

Les policiers introduisent le témoin 42. Cette personne, entendue sous «x» le 14 novembre, ne révèle aucun plan secret susceptible de nourrir une accusation de terrorisme. «Julien Coupat souhaite le renversement de l’Etat par le biais d’actions de déstabilisation qui auraient pu aller jusqu’à des actions violentes, assure 42. C’est pourquoi je souhaitais apporter mon témoignage.» L’anonyme assure que le groupe a pris la dénomination «Comité invisible sous section du parti imaginaire», qu’il a été rejoint par des squatteurs, puis par des ultras, anciens des Black Blocks. Les membres du groupe se seraient «isolés socialement», puis auraient expérimenté «une logique de territoire», avec l’acquisition de savoir-faire agricoles et artisanaux. «A partir de 2005, l’information a commencé à circuler que le temps de l’action était venu.» Le livre L’insurrection qui vient est finalisé en 2007. «A partir de là, le groupe constitué autour de Julien Coupat s’est complètement refermé sur lui-même», assure le témoin 42.

Aucun détail. Pas d’accusations précises. Le lien avec les dégradations n’est pas fait. Mais il ne reste plus qu’à se pencher sur L’insurrection qui vient.

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